LA VIE DES ABEILLES

par

MAURICE MAETERLINCK

PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1901

A MON AMI

ALFRED SUTRO

Table


LIVRE PREMIER

AU SEUIL DE LA RUCHE


I

Je n'ai pas l'intention d'écrire un traité d'apiculture ou de l'élevagedes abeilles. Tous les pays civilisés en possèdent d'excellents qu'ilest inutile de refaire. La France a ceux de Dadant, de Georges de Layenset Bonnier, de Bertrand, de Hamet, de Weber, de Clément, de l'abbéCollin, etc. Les pays de langue anglaise ont Langstroth, Bevan, Cook,Cheshire, Cowan, Root et leurs disciples. L'Allemagne a Dzierzon, VanBerlepsch, Pollmann, Vogel et bien d'autres.

Il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'apismellifica, ligustica, fasciata, etc., ni d'un recueil d'observations oud'études nouvelles. Je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tousceux qui ont quelque peu pratiqué les abeilles. Afin de ne pas alourdirce travail, j'ai réservé pour un ouvrage plus technique un certainnombre d'expériences et d'observations que j'ai faites durant mes vingtannées d'apiculture et qui sont d'un intérêt trop limité et tropspécial. Je veux parler simplement des "blondes avettes" de Ronsard,comme on parle, à ceux qui ne le connaissent point, d'un objet qu'onconnaît et qu'on aime. Je ne compte pas orner la vérité ni substituer,selon le juste reproche que Réaumur a fait à tous ceux qui se sontoccupés avant lui de nos mouches à miel, un merveilleux complaisant etimaginaire au merveilleux réel. Il y a beaucoup de merveilleux dans laruche, ce n'est pas une raison pour y en ajouter. Du reste, voicilongtemps que j'ai renoncé à chercher en ce monde une merveille plusintéressante et plus belle que la vérité ou du moins que l'effort del'homme pour la connaître. Ne nous évertuons point à trouver la grandeurde la vie dans les choses incertaines. Toutes les choses très certainessont très grandes et nous n'avons jusqu'ici fait le tour d'aucuned'elles. Je n'avancerai donc rien que je n'aie vérifié moi-même, ou quine soit tellement admis par les classiques de l'apidologie que toutevérification en devenait oiseuse. Ma part se bornera à présenter lesfaits d'une manière aussi exacte, mais un peu plus vive, à les mêler dequelques réflexions plus développées et plus libres, à les grouper d'unefaçon un peu plus harmonieuse qu'on ne le peut faire dans un guide, dansun manuel pratique ou dans une monographie scientifique. Qui aura lu celivre ne sera pas en état de conduire une ruche, mais connaîtra à peuprès tout ce qu'on sait de certain, de curieux, de profond et d'intimesur ses habitants. Ce n'est guère, au prix de ce qui reste à apprendre.Je passerai sous silence toutes les traditions erronées qui formentencore à la campagne et dans beaucoup d'ouvrages la fable de l'apier.Quand il y aura doute, désaccord, hypothèse, quand j'arriverai àl'inconnu, je le déclarerai loyalement. Vous verrez que nous nousarrêterons souvent devant l'inconnu. Hors les grands actes sensibles deleur police et de leur activité, on ne sait rien de bien précis sur lesfabuleuses filles d'Aristée. A mesure qu'on les cultive, on apprend àignorer davantage les profondeurs de leur existence réelle, mais c'estune façon d'ignorer déjà meilleure que l'ignorance inconsciente etsatisfaite qui fait le fond de notre science de la vie; et c'estprobablement tout ce que l'homme peut se flatter d'apprendre en cemonde.

Existait-il un travail analogue sur l'abeille? Pour moi, bien que jecroie avoir lu à peu près tout ce qu'on a écrit su

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