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Le Jardinier de la Pompadour
Eugène Demolder
Quatrième édition
Société du Mercure de France
À Edmond Haraucourt
Avec l'alouette la maison de Jasmin Buguet s'éveilla dans le matin deseptembre.
Elle ouvrit ses volets, lâcha les pigeons, pendit trois cages à ses mursescaladés par les vignes.
À travers la brume les petits carreaux des fenêtres rirent sous le toiten tuiles rousses; la lucarne qui donnait sur le village s'enflamma aureflet de l'aurore.
Cette humble demeure s'érigeait à Boissise-la-Bertrand, un village juchéau bord de la Seine, à une lieue en aval de Melun, au long de la rivedroite. Elle se présentait la première, quand on arrivait par le cheminde Saint-Port; elle regardait le cours d'eau, très large vers cetendroit, et haute d'un seul étage s'adossait à la pente du coteau surlequel s'étendait le jardin.
Le plus beau des jardins! Les Buguet étaient fleuristes de père en fils.Leurs plates-bandes rivalisaient d'éclat avec celles du petit châteauvoisin, badigeonné de jaune et qui appartenait aux marquis d'Orangis.Jasmin avait la coquetterie de sa flore. Dès le printemps il exposaitsous la treille, appuyés à la façade du logis, des petits «théâtres defleurs»: assemblages de plantes qui s'élevaient sur des gradins les unesderrière les autres, en sorte que l'œil et la main se pouvaient porterpartout sans obstacle. Il y mettait des oreilles d'ours, des renonculesd'or, des anémones; elles alternaient avec les tulipes jaspées quiéclairaient de leur flamme cette parade printanière. Un marronnierd'Inde abritait l'étal qu'eût dévoré le soleil. En été Jasmin disposaitsur les gradins les œillets rouges, les glaïeuls et lacampanule-carillon. L'automne y faisait épanouir les géraniums, lestricolors, les chrysanthèmes.
Or ce jour de septembre le jardinier se leva avec le soleil. La veille,avant de retourner au château, Martine Bécot, la chambrière de Mmed'Étioles, lui avait dit en ouvrant des yeux cajoleurs:
—Je suis en peine, Jasmin! Il me faut demain des fleurs roses pourorner le phaëton de ma maîtresse. Je ne sais où les trouver!
Buguet s'était planté un œillet au coin de la bouche et avait répondu,fanfaron:
—Je te donnerai toutes les fleurs de mon jardin, si tu viens prendrecelle-ci avec tes dents!
Martine avait obéi. C'est pourquoi dès l'aurore Jasmin coupait lesfleurs de six grands lauriers roses qui dans leurs caisses peintes envert clair s'alignaient devant sa maison.
Ah! C'est bien pour l'amour de Martine qu'il abattit d'un coup cesrameaux qui balançaient au vent leurs calices parfumés! Il les sacrifiatous: la maisonnette fit grise mine, sa parure enlevée, et ce fut avecmélancolie que Jasmin couvrit la grande corbeille où il avait couché lesjolis nériums, après avoir eu soin d'envelopper chaque branche de moussehumide.
A six heures une charrette s'arrêta devant la porte; c'était RémyGosset, le parrain à Martine. Il venait prendre les fleurs: «Ça ne legênait guère, car il allait à Corbeil porter son beurre, son fromage etses œufs.»
Jasmin veilla à ce que le précieux envoi ne fût pas déposé sur lescaisses à fromages: il