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ANATOLE FRANCE

LA VIE LITTÉRAIRE
PREMIÈRE SÉRIE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

À MONSIEUR ADRIEN HÉBRARD, SÉNATEUR, DIRECTEUR DU TEMPS

Cher monsieur,

Permettez-moi de vous offrir ce petit livre; je vous le dois bien, carassurément il n'existerait pas sans vous. Je ne songeais guère à fairede la critique dans un journal quand vous m'avez appelé au Temps. J'aiété étonné de votre choix et j'en demeure encore surpris. Comment unesprit alerte, agissant, répandu comme le vôtre, en communion constanteavec tout et avec tous, si fort en possession de la vie et toujours jetéau milieu des choses, a-t-il pu prendre en gré une pensée recueillie,lente et solitaire comme la mienne?

Mais rien ne vous est étranger, pas même la méditation. Ceux qui vousconnaissent intimement assurent qu'il y a en vous du rêveur. Ils ne setrompent pas. Seulement Vous rêvez très vite. En toutes choses vouspossédez au plus haut degré le génie de la promptitude. La facilité aveclaquelle vous pensez est prodigieuse. Vous comprenez tout à la fois.Votre conversation, rapide et brillante comme la lumière, m'éblouittoujours. Pourtant elle est toujours raisonnable. Éblouir avec laraison, cela n'a été donné qu'à vous. Quel écrivain vous feriez, si vousaviez moins d'idées! Une magicienne russe, qui a longtemps vécu dansl'Inde, parle dans ses écrits d'un procédé qu'emploient les sages indouspour communiquer leur pensée aux profanes. À mesure qu'elle se forme eneux-mêmes, ils la précipitent dans le cerveau d'un saint homme quil'écrit à loisir. Voilà un procédé qui vous conviendrait! Quel dommageque notre barbare Occident ignore encore la «précipitation» de lapensée! Mais je vous connais: si un saint homme se mettait à rédiger vosidées précipitées, vous iriez tout de suite le prier de n'en rien faire.Vous aimez à rester inédit. Homme public, vous avez horreur de paraître:c'est une de vos originalités, et non pas la moins charmante.

Je crois que vous avez un talisman. Vous faites ce que vous voulez. Vousavez fait de moi un écrivain périodique et régulier. Vous avez triomphéde ma paresse. Vous avez utilisé mes songeries et monnayé mon esprit.C'est pourquoi je vous tiens pour un incomparable économiste. M'avoirrendu productif, je vous assure que c'est merveilleux. Mon excellent amiCalmann Lévy lui-même n'avait pas réussi à me faire écrire un seul livredepuis six ans.

Vous avez un très bon caractère et vous êtes très facile à vivre. Vousne me faites jamais de reproches. Je n'en tire pas vanité. Vous avezcompris tout de suite que je n'étais pas bon à grand'chose et qu'ilvalait mieux ne pas me tourmenter. Sans me flatter, c'est la principalecause de la liberté que vous me laissez dans votre journal. Vous mesavez incorrigible et vous désespérez de m'amender. Un jour, n'avez-vouspas dit de moi à un de nos amis communs:

—C'est un bénédictin narquois.

On se connaît mal soi-même, mais je crois que la définition est bonne.Je me fais assez l'effet d'un moine philosophe. J'appartiens de coeur àune abbaye de Thélème, dont la règle est douce et l'obédience facile.Peut-être n'y a-t-on pas beaucoup de foi, mais assurément on y est trèspieux.

L'indulgence, la tolérance, le respect de soi et des autres sont dessaints qu'on y chôme toujours.

...

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