NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.
TOME SIXIÈME.
A PARIS,
Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
AN XI.—1803.
Ce volume contient
Lettres d'Yorick à Eliza; seize Sermons;Lettres de l'Auteur des Pensées et Anecdotes.
LETTRES
D'YORICK
A ELIZA.
Qu'on ne soit pas surpris du tonpassionné qui règne dans quelques-unesdes lettres de Sterne à Eliza.Tous les sentimens d'affection seconfondoient dans son ame et n'yconservoient aucune nuance distincte:l'amitié y prenoit aisément la formede l'amour, c'est-à-dire, qu'il éprouvoitpour son amie ce qu'il auroitsenti pour une amante; c'étoient lesmêmes épanchemens, les mêmestransports et les mêmes peines. Eliza,trop délicate pour résister au brûlantclimat de l'Inde, vint en Angleterrerespirer l'air natal. Le hasard lui procurala connoissance de Sterne: ildécouvrit en elle un esprit si bien faitpour le sien, si doux et si tendre,qu'une espèce de sympathie les rapprochaet les unit de l'amitié la plusvive et la plus pure qui ait jamaisexisté. Il l'aimoit comme son amie; ilmettoit son orgueil à la nommer sapupille, et à la diriger par ses avis.Santé, besoins, réputation, tous lesintérêts d'Eliza lui devinrent personnels;ses enfans furent les siens, etil lui eût fait volontiers le sacrifice deson pays, de ses biens, de sa vie, si cesacrifice eût pu contribuer à son bonheur.Ainsi leurs lettres sont pleinesdes plus tendres expressions d'amour;mais de cet amour qu'on a nomméplatonique; on aime à le voir exister,et que Sterne en soit le modèle.
On remarquera peut-être que ceslettres ont différentes signatures:tantôt Sterne ou Yorick, et plusieursfois ton Bramine, etc. Les bramines,comme on sait, forment la principalecaste ou tribu des Indiens idolâtres,et c'est dans cette caste que sontces prêtres si fameux par leur vieaustère et leur enthousiasme: ainsi ilsuffit d'observer que, comme Sterneétoit prébendaire d'Yorck, et qu'Elizahabitoit dans les Indes, elle avoit prisl'habitude de l'appeler son bramine;et celui-ci prenoit quelquefois ce titredans la signature de ses lettres à cettedame.
![[Illustration]](https://oldbook.b-cdn.net/kitaplar/7/pg62092-h/images/illu1.jpg)
Territoire d'Anjinga, tu n'es rien; maistu as donné naissance à Eliza. Un jour cesentrepôts de commerce, fondés par les Européenssur les côtes d'Asie, ne subsisterontplus. L'herbe les couvrira, ou l'Indien vengéaura bâti sur leurs débris, avant que quelquessiècles se soient écoulés. Mais, si mes écritsont quelque durée, le nom d'Anjinga resteradans la mémoire des hommes. Ceux qui meliront, ceux que les vents pousseront versces rivages, diront: c'est-là que naquit ElizaDraper; et s'il est un Breton parmi eux, il sehâtera d'ajouter avec orgueil, et qu'elle ynaquit de parens anglais.
Qu'il me soit permis d'épancher ici madouleur et mes larmes! Eliza fut mon amie.O lecteur, qui que tu sois, pardonne-moice mouvement involontaire! laisse-moi m'occuperd'Eliza. Si je t'ai quelquefois attendrisur les malheurs de l'espèce humaine, daigneaujourd'hui compatir à ma propre infortune.Je fus ton ami, sans te connoître; sois unmoment le mien. Ta douce pitié sera marécompense.
Eliza finit sa carrière dans la patrie de sesp